Daniel Marguerat

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Daniel Marguerat, né en 1943, professeur de Nouveau Testament à l'université de Lausanne depuis 1984, ancien doyen de la faculté de théologie dans cette université, et ancien président de la Fédération des Facultés de théologie Genève-Lausanne-Neuchâtel.

Son travail porte notamment sur la question du Jésus de l'histoire et la construction de la théologie paulinienne. Il a également beaucoup travaillé à la découverte de la narratologie en milieu francophone.

Il a publié en 2007 un commentaire sur les Actes des Apôtres pour la maison d'édition Labor et Fides, dans la collection commentaires du Nouveau Testament.

Interview de Daniel Marguerat par Marie Lemonnier du Nouvel Observateur

Mondialement connu pour ses recherches sur le Jésus de l’histoire, Daniel Marguerat est professeur à la Faculté
de Théologie de Lausanne. Il est l’auteur de « L’homme qui venait de Nazareth », aux Ed. du Moulin (2001). Chez Labor et Fidès, il publie aujourd’hui « les Actes des Apôtres (1-12) »
http://www.akadem.org

Le livre de Benoît XVI relance la controverse
Jésus, le pape et l'histoire


Depuis 2 000 ans, le Nazaréen fascine et suscite de multiples polémiques, des dernières thèses sur son tombeau en passant par le « Da Vinci Code ». Le pape, dans un livre publié ces jours-ci en France, présente à son tour sa vision de l'homme de Galilée. Ouverture ou verrouillage ? Son ouvrage, en tout cas, n'épuise pas le mystère. Qui était vraiment le héros des Evangiles ? Que nous apprennent sur lui les dernières découvertes historiques ? L'exégète Daniel Marguerat fait le point

Jésus, le pape et l'histoire

Le Nouvel Observateur. - Abondance de succès éditoriaux , films et documentaires, effervescence des hypothèses scientifiques ou romanesques sur sa vie, et à présent cet ouvrage du pape Benoît XVI ( 1 ), pourquoi cet intérêt si vif pour l'homme de Nazareth ?
Daniel Marguerat. - Plus que jamais, Jésus appartient à tout le monde, aux croyants comme aux incroyants. Cette grande figure de l'humanité est un lieu de confluent, de dialogue entre christianisme et culture. Le pape a donc raison de se positionner sur le sujet. Au moment où les grandes Eglises sont discréditées, beaucoup de gens expriment leur besoin de spiritualité, en allant puiser directement à la source, dans les paroles de Jésus, court-circuitant les institutions et leurs dogmes. Dans le même temps, Jésus est devenu l'objet de très sérieuses recherches. Jusqu'au XIX e siècle, à la question « Qui est Jésus ? », la réponse était dogmatique : « Lisez les Evangiles. » Essentiellement Jean pour la tradition orthodoxe, Matthieu et Luc pour le christianisme latin. La grande différence qu'amène la critique historique, qui s'attache à reconstruire la vie de Jésus à partir de sources neutres, est de reconnaître la diversité des Evangiles. Matthieu, Marc, Luc et Jean nous livrent ainsi quatre portraits singuliers de Jésus, ni contradictoires ni incohérents, mais qui ne se superposent pas. Or Benoît XVI a beaucoup de mal à consentir à cette singularité des auteurs bibliques.

N. O. - Quelle attitude l'Eglise a-t-elle adoptée vis-à-vis de cette approche critique ?

D. Marguerat. - Les rapports de l'Eglise et de la recherche ont donné lieu à des bras de fer spectaculaires. Rappelons-nous comment Ernest Renan, avec sa sublime « Vie de Jésus », en 1863, a soulevé l'ire de l'Eglise, après avoir enflammé les foules. Il y eut entre 250 et 300 publications contre son seul « Jésus » ! Renan, lui, a été excommunié. En réalité, depuis qu'elle est née, à la fin du XVIII e siècle, avec l'Allemand Hermann Reimarus, la recherche du Jésus de l'histoire a toujours éveillé le soupçon, voire l'hostilité des Eglises, surtout catholique. La papauté l'a donc condamnée jusqu'au moment de la fameuse encyclique « Divino Afflante Spiritu » ( 1943 ) de Pie XII, qui a enfin autorisé les exégètes catholiques à y recourir. Aujourd'hui, Benoît XVI en admet la pleine légitimité. Grand érudit, il connaît la recherche académique, sans doute pas la plus récente, mais il dialogue avec elle, c'est très positif. Néanmoins, on pressent dans son texte le contentieux encore ouvert entre les théologiens de l'Eglise catholique et les chercheurs du Jésus de l'histoire. Si le pape se livre à une telle opération, c'est qu'il y voit un danger pour la foi. Son but est de rassurer les croyants, de donner une « version officielle » de la figure de Jésus.

N. O. - Vous appartenez à ce que l'on appelle la « troisième quête » du Jésus historique, qui est née en 1970 et se montre très active aux Etats-Unis . Qu'apporte-t-elle de nouveau ?
D. Marguerat. - C'est une nébuleuse qui explore différentes directions. Elle est moins étroitement rationaliste que la première période de la recherche dite « libérale », qui était la vraie bête noire de Benoît XVI, mais aussi plus souple sur l'historicité que la seconde. Elle utilise les apports sociologiques du témoignage de Flavius Josèphe ainsi que les données des textes apocryphes. Elle est surtout marquée par le grand retour à la judaïcité de Jésus. La prise de conscience du drame de la Shoah n'y est évidemment pas étrangère. Les conflits, indéniables, de Jésus avec ses contemporains n'apparaissent dès lors plus comme des conflits avec le judaïsme, mais à l'intérieur du judaïsme. Les écrits de Qumran, retrouvés en 1947, ont bien montré l'intensité des débats théologiques et la très grande variété du judaïsme, dont on avait jusque-là dressé un portrait caricatural. Avant la destruction du Temple en 70, le judaïsme ne connaît pas d'orthodoxie. La grande découverte, c'est que Jésus est juif, et juif à 100 %. L'américain John P. Meier ajoute un « juif marginal » . En effet, c'est un juif qui va prendre une position très risquée à l'intérieur du judaïsme, notamment en discréditant le rituel de pureté au bénéfice de la loi morale et en affirmant que Dieu est un Dieu d'accueil universel.

N. O. - La judaïcité de Jésus est un point que Benoît XVI ne vous contestera pas. Sa lecture du « Sermon sur la montagne » est tout entière orientée en ce sens.
D. Marguerat. - Ce sont d'ailleurs des pages d'une extrême beauté. Son dialogue avec Jacob Neusner montre de quelle manière la lecture de la Torah par Jésus s'enracine complètement dans la tradition juive, et comment, ce faisant, il la reconduit à son intention originaire, de façon spécifique et unique. Le sens est fort. Il poursuit la ligne de Jean Paul II sur le dialogue du christianisme avec le judaïsme, et l'alimente intellectuellement.

N. O. - Renan disait que « ce que nous connaissons de Jésus tient en quelques lignes ». Qu'en est-il aujourd'hui ?
D. Marguerat. - Ce scepticisme radical n'est absolument plus partagé par personne. Nous n'en sommes plus à nous demander si Jésus a existé ou non. Et du personnage historique, le mieux attesté de toute l'Antiquité, nous en savons à la fois beaucoup et trop peu. Bien plus en tout cas qu'à l'époque de Renan ! Prenons l'exemple des miracles de Jésus. Contrairement aux « libéraux » qui écartaient toute notion de surnaturel, on s'accorde désormais à dire que s'il est une chose hors de doute, c'est que Jésus a eu une pratique thérapeutique. Ces conclusions s'appuient non seulement sur les quatre Evangiles, qui l'attestent avec abondance, mais aussi sur les deux sources juives que sont « les Antiquités juives » ( 93-95 ) de Flavius Josèphe et le Talmud. Dans l'atmosphère d'agitation et d'effervescence messianique de la Palestine du I er siècle, où de nombreuses figures prophétiques se lèvent, prétendant être le Messie ou le roi envoyé par Dieu et pratiquant des guérisons, on comprend pourquoi Jésus, lorsqu'il annonce le royaume de Dieu, a pu être assimilé à ces agitateurs politiques. La dénonciation sadducéenne ( par des juifs conservateurs ) à Ponce Pilate devient du coup tout à fait crédible.

N. O. - Quel impact les découvertes , en 1947, des écrits de Qumran ou manuscrits de la mer Morte ont-elles eu sur la recherche ?
D. Marguerat. - Une sorte de « qumranomania » a éclaté, et on a pensé que Jean le Baptiste provenait de cette communauté quasi monastique. La théorie est largement abandonnée aujourd'hui. Etonnement, c'est cette thèse que retient Benoît XVI. On a également suggéré que Jésus était un essénien et qu'il avait pu accomplir sa formation spirituelle dans cette secte, qui vivait par anticipation le salut des derniers temps et qui, comme lui, développe un point de vue polémique contre le Temple. Seulement, la communauté de Qumran est une communauté coupée du monde, retirée dans le désert, qui fuit la société juive, jugée impure par la faute d'un clergé idolâtre, et qui vit une piété d'un ritualisme exacerbé. Jésus ? c'est exactement l'inverse ! Il ne se retire pas dans le désert, mais il est dans la société. Il transgresse les règles de ritualité, et ses fréquentations sont jugées scandaleuses. Il se laisse toucher par les malades, les lépreux, les femmes... Les recherches ont d'ailleurs montré le rôle très important qu'il accordait à ces dernières, nombreuses autour de lui. Bref, Jésus s'adresse au peuple, et ne constitue pas un petit groupe d'élus certains de leur salut.

N. O. - Il y a en revanche un personnage qui est beaucoup plus proche de Jésus , et qui est Jean le Baptiste...
D. Marguerat. - Si l'on doit chercher une filiation spirituelle de Jésus, j'irais personnellement regarder de ce côté. Jean le Baptiste a fondé une communauté de gens touchés par sa prédication véhémente. Et Jésus s'est présenté à son baptême. Mon hypothèse est que Jésus a été le disciple de Jean le Baptiste et que, comme l'indiquent les Evangiles de Marc et de Luc, il a commencé son action au moment où Jean a été incarcéré par Hérode Antipas. Il y aurait donc eu succession et non concurrence, même si les rapports entre les communautés baptistes et chrétiennes tourneront ensuite au conflit religieux. Cependant, Jésus a rompu avec le message de Jean le Baptiste. Là où ce dernier prêche le « Dieu de colère », Jésus annonce le Dieu de l'accueil, de la grâce et de l'amour.

N. O. - Et qu'en dit le pape, dont le livre ouvre sur le baptême dans le Jourdain ?
D. Marguerat . - Rien, pas un mot sur les liens entre Jésus et le Baptiste. Mais je pense qu'il n'est pas dans la théologie de Benoît XVI de reconnaître que Jésus a pu dépendre spirituellement d'un autre que de Dieu. Ce sujet a d'ailleurs beaucoup contrarié les premiers chrétiens, à tel point que l'épisode du baptême a disparu de l'Evangile de Jean, qui, rappelons-le, est plus tardif que les trois autres.

N. O. - Le pape annonce d'emblée son projet de présenter « le Jésus des Evangiles » comme « le vrai Jésus », comme « le Jésus historique » au vrai sens du terme.
D. Marguerat. - Sur ce point, son entreprise est indéfendable. D'un point de vue théologique, sa lecture est parfaitement équilibrée, intelligente, parfois brillante, mais elle va dans l'ensemble à l'encontre de ce que la critique historique met en avant depuis deux siècles. Benoît XVI lit la figure de Jésus comme les Pères de l'Eglise l'ont fait depuis le II e siècle. Je ne critique pas en soi cette option d'interprétation « canonique », sauf qu'elle ne peut pas prétendre à l'objectivité historique.

N. O. - Joseph Ratzinger tient pourtant compte de certains résultats de la recherche, les intègre dans ses analyses et les valide même .
D. Marguerat. - Exact. Il n'aurait d'ailleurs pas pu écrire ce livre sans cette recherche. Le problème, c'est que d'un côté il la rejette violemment, il n'hésite pas, à son sujet, à parler de « cimetières d'hypothèses » , il dit qu'elle désoriente le croyant, qu'elle est passéiste, qu'elle ne prend pas en compte la dimension religieuse du personnage - ce qui est faux -, bref qu'elle ruine la foi ; et de l'autre, il sélectionne et incorpore, sans le signaler toujours clairement, certains résultats de cette recherche. Un exemple flagrant : lorsqu'il discute des affirmations de Jésus sur lui-même, dans la question brûlante des titres de Jésus. Il explique qu'après la mort de Jésus les premiers chrétiens lui avaient donné trois titres fondamentaux que Jésus ne s'était pas appliqués à lui-même, à savoir « Christ », « Seigneur » et « Fils de Dieu ». Fort bien ! Mais c'est le résultat d'un siècle de travail de la critique historique ! Pourquoi ne lui rend-il pas hommage ? On attendrait d'un pape un peu plus de générosité.

N. O. - Mais Benoît XVI a tenu à présenter ce travail comme le résultat d'une « recherche personnelle », celle de l'universitaire Joseph Ratzinger.
D. Marguerat . - Ambiguïté supplémentaire ! Qui parle ? Le professeur, le polémiste, le pasteur ? Le livre est hybride, et l'auteur, multifacette. Il prend la précaution de dire « libre à chacun de me critiquer » , mais quelle est la liberté des exégètes catholiques de se prononcer sur ce que dit le pape ? Ce livre, en tout cas, ne fera pas taire les chercheurs du Jésus historique.

( 1 ) « Jésus de Nazareth », par Joseph Ratzinger-Benoît XVI, Flammarion, 320 p ., 22, 50 euros.

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